
Chronique d'actalité : Les lundi de Kamel Bencheikh 2026-01-19
Boualem, la liberté et moi
Il y a des amitiés qui ne se choisissent pas. Celle qui me lie à Boualem Sansal appartient à
cette famille rare. Depuis des années, nos chemins se frôlent, se croisent et s’entrelacent dans
un même refus de renoncer. Nous venons d’une terre où l’on apprend d’abord à se taire, puis à
survivre, et enfin — pour les plus tenaces — à parler. Plus encore, à écrire. Boualem avait
choisi l’improbable : dire le vrai dans un pays qui redoutait la vérité. Et moi, venu d’Algérie
aussi, passé par la France, j’ai toujours reconnu dans cette voix la part la plus noble de notre
histoire commune : le courage de ne pas courber l’échine.
Son écriture a toujours été une injonction silencieuse à la dignité. Boualem ne demandait rien,
il constatait, il posait ses mots comme on dépose des fleurs sur une fosse qu’on ne peut plus
ignorer. Lui parler, c’était sentir naître le mélange étrange d’une tristesse lucide et d’un
humour incandescent — cet humour algérien, celui qui rit encore au milieu des ruines parce
que tout autre choix serait une reddition. Ainsi est née notre amitié. Dans les livres, dans les
cafés, dans les confins d’une mémoire encore chaude du bruit des chars, des slogans, des
barbes longues et des libertés brisées.
Puis le combat s’est imposé. Aucun de nous ne l’a voulu ; il nous est tombé dessus comme
une tâche. Quand certains voudraient faire taire les écrivains pour faire plus simple, ils
oublient que les écrivains ne meurent jamais seuls. Dans le Comité de soutien à Boualem, il y
eut les amis, les républicains, les lecteurs. Et parmi eux, j’étais là — non pas comme héros
mais comme ami. Il y a des hommes qu’on refuse de voir enfermés. Boualem était de ceux-là.
Avec Arnaud Benedetti, Stéphane Rozès et d’autres, nous nous sommes battus, parce qu’il
fallait faire battre plus fort encore cette leçon d’existence : un homme qui écrit n’a pas
vocation à disparaître derrière des barreaux ou dans une marge.
Je me souviens des lettres, des tribunes, des rencontres, de cette énergie féroce qui nous tenait
debout. Je me souviens d’avoir pensé, souvent, que dans l’histoire littéraire, l’amitié a parfois
plus de poids qu’une politique étrangère. Il fallait le libérer. Non seulement de la menace
physique ou administrative, mais de cette volonté d’éteindre une voix. Nous ne défendions
pas un écrivain, mais une conscience. Et ce n’est pas un mot grandiloquent — c’est une
exigence.
Et puis est venue l’étreinte. Celle qui matérialise les années, les risques, les colères, les nuits à
imaginer des stratégies de presse, des textes, des relais.
Ceux qui n’ont jamais éprouvé la fraternité de l’exil ignorent ce miracle : deux enfants du
même pays, jetés sur des routes différentes, se retrouvent un jour pour célébrer non seulement
une victoire mais un lien qui avait précédé la bataille. Car oui, derrière l’écrivain, le
polémiste, le libéré, il y avait l’ami. L’homme qui sait écouter, l’homme qui sait rire, l’homme
qui sait qu’un pays peut décevoir mais qu’on ne cesse pourtant jamais de l’aimer.
Notre amitié est faite de café noir, de phrases qui cognent, de silences lourds et de fidélités
inexplicables. Elle est faite de cette fraternité qui ne demande pas de comptes, qui ne se
justifie pas, qui ne s’éteint pas. Une amitié où la littérature ne sert pas à se cacher mais à
s’armer. Où la mémoire est un territoire qui se reconstruit. Où l’Algérie demeure un cri
magnifique qu’on refuse d’abandonner aux mains de ceux qui la mutilent.
Aujourd’hui, lorsque je pense à Boualem, je ne vois ni le dissident ni le romancier. Je vois un
ami debout, un frère de langue, un homme qui a payé sa liberté au prix que seuls les écrivains
comprennent. Et je me dis que notre combat n’était pas seulement pour lui : il était pour tous
ceux qui refusent de laisser l’obscurité gagner sans lutter.
Voilà pourquoi nos retrouvailles ne sont pas une fin, mais un commencement. Nous avons
arraché un homme à la tentative d’effacement. Il reste encore à arracher une nation à la
torpeur. Mais pour cela, nous devons être des millions. Et l’amitié, quand elle est ainsi faite,
vaut plus que mille programmes. Elle est un ferment. Elle est un outil. Elle est une lumière.
Une lumière d’Algérie, portée dans les mains d’hommes qui refusent d’oublier.
Et cela, personne ne pourra nous l’enlever.
Kamel Bencheikh
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