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Chronique d'actalité : Les lundi de Kamel Bencheikh 2026-01-26 

26 janvier 2026

Affaire Paty, l’acharnement contre le savoir

Le procès en appel des principaux condamnés dans l’assassinat de Samuel Paty s’ouvre
aujourd’hui à Paris. Ce n’est pas seulement un rendez-vous judiciaire. C’est un miroir tendu à
la société. Et ce que l’on y voit a parfois des allures d’abîme.

Que des individus déjà condamnés pour leur rôle dans la mécanique ayant conduit à
l’égorgement de Samuel Paty s’avancent aujourd’hui comme des victimes d’un « cours
discriminatoire » ou d’une quelconque oppression culturelle n’est pas seulement une
imposture, c’est une indécence qui heurte frontalement la raison, la mémoire et la justice.

Rappelons une évidence : Samuel Paty n’a pas été assassiné parce qu’il aurait humilié qui que
ce soit. Il a été assassiné pour avoir effectué son travail. Pour avoir enseigné la liberté
d’expression, cette colonne vertébrale de notre démocratie, cette conquête fragile qui permet
précisément la pluralité religieuse, philosophique et culturelle. Ce professeur n’était pas un
militant, ni un polémiste, ni un provocateur. Il était un passeur. Il a payé de sa vie l’exercice
normal de sa noble mission.

Face à cette réalité brutale, voir certains de ses persécuteurs tenter aujourd’hui de retourner la
scène, de travestir les faits, de s’ériger en parties offensées, relève d’une stratégie connue,
celle de l’inversion accusatoire, qui cherche non seulement à minimiser la haine initiale mais
à salir la victime en transformant son assassinat en querelle idéologique. Cette méthode est
vieille comme le fanatisme : déplacer la faute, détourner la lumière, inverser les rôles.

Mais il y a pire encore, la tentation de transformer la justice en scène politique. Les mots
choisis, les postures, les comparaisons grandiloquentes, tout concourt à fabriquer une geste
victimaire, comme si ces hommes étaient les héros incompris d’un combat civilisationnel. Or

aucun combat digne de ce nom ne commence par la mise à mort d’un professeur sur un
trottoir. Aucun héroïsme ne naît de l’acharnement contre le savoir et la République.

La famille de Samuel Paty voit surgir ce spectacle avec angoisse. Et elle a raison. Car le
deuxième meurtre d’une victime, c’est le meurtre de sa mémoire. On tue une fois un homme
en le frappant ; on le tue définitivement quand on le rend responsable de sa propre mort,
quand on l’utilise pour servir une propagande, quand on transforme la vérité en marécage
boueux.

Il y a donc un enjeu moral majeur dans ce procès : refuser de permettre à l’assassinat de se
poursuivre symboliquement. Refuser que l’école soit traînée dans la gadoue pour excuser
l’obscurantisme. Refuser que la liberté d’expression soit présentée comme une agression
plutôt que comme une condition de la coexistence.

Car à la fin, tout se joue là : voulons-nous vivre dans un pays où un professeur peut encore
expliquer les fondements de notre liberté ? Voulons-nous que l’école forme des citoyens, pas
des sujets ? Voulons-nous que la République reste debout, ou qu’elle recule devant les
intimidations de ceux qui rêvent de la mettre à genoux ?

Il n’y a pas de demi-mesure possible.

Ceux qui ont participé, par le mensonge, l’accusation publique, la dénonciation numérique et
l’attisement de la haine, à la mise à mort de Samuel Paty, ont contribué à ouvrir la marche
funèbre qui a mené jusqu’à la décapitation. Qu’ils aient été condamnés pour cela n’est pas une
sévérité excessive : c’est le strict minimum que l’État de droit doit à un professeur assassiné.

La décence, aujourd’hui, serait de se taire. De reconnaître. De regretter. De ne plus tordre la
réalité. La décence serait de regarder ce pays qu’ils ont voulu fracturer, et de comprendre que

la liberté d’expression n’est pas un instrument contre une religion, mais un rempart contre
toutes les dominations.

La France n’est pas parfaite. Elle n’est pas toujours douce. Elle n’est pas toujours claire. Mais
elle offre quelque chose que les fanatiques ne supportent pas : le droit de croire, de ne pas
croire, de critiquer, de débattre, de rire, d’enseigner. Samuel Paty incarnait cela. À l’évidence.

Que ce procès en appel le rappelle avec fermeté, voilà l’essentiel. La justice n’est pas le
théâtre de la victimisation des bourreaux. Elle est — ou doit rester — le lieu où la vérité
retrouve sa verticalité et où la mémoire n’est pas profanée.

Kamel Bencheikh

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