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Chronique : Les Lundis de Kamel Bencheikh - Paris- 2025-12-29 

28 décembre 2025

Ce qui tient encore

La fin de l’année arrive toujours comme une lumière basse.
Elle n’éclaire plus franchement, elle effleure.
Elle ne promet pas, elle interroge.

Il y a dans ces derniers jours de décembre quelque chose de fragile : les villes ralentissent, les
voix se font plus feutrées, les corps cherchent un abri — une table, un visage, un silence. Le
monde semble suspendu, comme s’il retenait son souffle avant de recommencer.

Je regarde autour de moi. Les rues sont pleines, mais l’intérieur des êtres est souvent déserté.
Nous avons traversé une année rude, traversée de fractures, de colères, de replis. Une année
où beaucoup ont appris à se méfier, à se taire, à s’économiser. Une année où l’on a trop
souvent confondu la paix avec l’absence de bruit, et la tolérance avec le renoncement.

Pourtant, quelque chose tient encore.

Je le vois dans les gestes minuscules : une main posée sur une autre sans mot, un regard qui
ne détourne pas les yeux, un café partagé alors que tout presse autour, une phrase dite avec
justesse quand le vacarme menace.

Il y a encore, sous la surface dure des temps présents, une humanité vivante, obstinée, têtue.
Elle ne crie pas. Elle ne manifeste pas toujours. Mais elle persiste. Elle circule de personne en
personne comme une braise qu’on se passe pour qu’elle ne s’éteigne pas.

Nous vivons une époque où les mots sont épuisés. Trop utilisés, trop déformés. On parle de
valeurs sans les incarner. On parle d’avenir sans le préparer. On parle de vivre-ensemble sans

jamais se demander ce que vivre veut dire. Et pourtant, dans les marges, dans les interstices,
des femmes et des hommes continuent d’effectuer le travail invisible : transmettre, réparer,
expliquer, relier.

Ils ne sont pas héroïques. Ils sont présents.

La fin de l’année n’est pas un bilan comptable. Ce n’est pas une addition de succès ou
d’échecs. C’est un seuil. Un endroit où l’on peut encore choisir de regarder autrement. De
nommer sans brutalité. De refuser la haine sans tomber dans l’aveuglement. De dire non sans
cesser d’aimer.

Je pense à ceux qui doutent. À ceux qui portent une colère juste mais ne veulent pas qu’elle
devienne destructrice. À ceux qui se sentent étrangers partout, même chez eux. À ceux qui
cherchent une place sans vouloir prendre celle des autres. À ceux qui continuent de croire que
l’universel n’est pas une abstraction, mais une exigence quotidienne.

Cette année nous a appris une chose essentielle : on ne construit rien sur le déni. Ni une ville.
Ni un pays. Ni une relation.

Mais elle nous a aussi rappelé ceci : rien ne se sauve sans empathie. Sans la capacité de voir
l’autre comme un être traversé, contradictoire, fragile, et non comme un bloc.

À la fin de cette année, je ne formule pas un vœu naïf. Je formule un engagement intérieur :
continuer à regarder le réel sans détourner les yeux, mais sans renoncer à la tendresse.
Continuer à nommer ce qui fracture, sans oublier ce qui relie. Continuer à croire que la parole
peut encore être un pont, et pas seulement une arme.

La nouvelle année ne sera pas simple. Aucune ne l’est. Mais elle peut être plus juste. Plus
courageuse. Plus incarnée. À condition que chacun accepte de faire sa part : pas en slogans,
pas en postures, mais en actes modestes et constants.

La fin de l’année n’est pas une fin. C’est un passage. Et tant qu’il y aura des voix pour dire le
monde avec précision, avec poésie, avec humanité — alors rien ne sera complètement perdu.

Kamel Bencheikh

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